Todd Haynes : “il y a dans Le Musée des merveilles la curiosité créative des enfants, mais aussi la noirceur de certains films pour adultes”

Le réalisateur américain Todd Haynes raconte son cinéma et sa carrière au regard de son nouvel opus, “Le Musée des merveilles”, présenté au Festival de Cannes en mai dernier, et aujourd’hui en salles.

Le cinéaste Todd Haynes sort ce mercredi son septième long métrage, Le Musée des merveilles. Située durant dans deux époques (les années 20 et les années 70), le film suit le parcours de deux enfants, l’un sourd, l’autre pas, chacun à la recherche d’une figure parentale. On retrouve au casting la muse du cinéaste, Julianne Moore, et Michelle Williams, qu’il avait déjà fait tourner dans I’m Not There en 2007.

 

AlloCiné : “Le Musée des merveilles” est l’histoire de deux enfants cherchant quelqu’un (un père et une star), et prenant place à deux époques différentes de l’Histoire américaine. Lorsqu’on connaît votre cinéma, on se doute que vous ne pouviez pas dire non à un projet comme celui-là.

Todd Haynes : Vous m’avez tout à fait compris. C’était complètement pour avoir ces deux époques et faire qu’elles se répondent. Il s’agissait aussi de parler de l’expérience de la communauté des sourds durant ces deux périodes. Cela ajouté à un film d'”enquête”, genre que je n’avais jamais vraiment abordé. Je n’avais jamais non plus vraiment donné la parole à des enfants, alors que le cinéma représentait tellement pour moi, lorsque j’étais enfant.(…) Tout cela représentait des nouveaux défis pour moi.

Vous avez souvent mélangé noir et blanc et couleurs au sein d’un même film comme dans “Dottie Gets Spanked”, “Poison”, “I’m Not There”…

…Ah vous connaissez Dottie [un moyen métrage réalisé par Haynes pour la télévision au tout début de sa carrière, NdlR] ?

Oui, mais cette utilisation du noir et blanc et des couleurs ensemble, je pense qu’elle était cette fois envisagée pour coller au roman dont est adapté le film ?

Oui, et pour rester fidèle au langage de base [du roman] : la différence entre les deux périodes. [En passant du noir et blanc à la couleur], on situe immédiatement à quelle époque nous sommes. (…) Ce film est de toute façon lié à son montage du fait qu’il raconte deux histoires [parallèles]. A chaque fin de plan [faisant passer d’une époque à une autre], on se demande pourquoi ces deux affaires sont liées. Chaque coupe vous fait vous poser régulièrement la question. [Et le spectateur] devient enquêteur.

On devient un spectateur actif.

Car vous suivez le parcours de ces deux enfants et ce mystère. A chaque réponse qui arrive, une nouvelle question se pose.

J’ai lu que vous aviez parfois tourné aux deux époques le même jour et sur le même plateau… Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Nous avons dû faire ça chaque jour ! Lorsque nous avions Rose pour les scènes dans les années 20, [en tant qu’enfant], elle ne pouvait tourner que neuf heures par jour, alors que nous avions des journées de 12 heures ! Financièrement, nous ne pouvions pas nous permettre de perdre [ces trois-quatre heures], donc nous tournions une partie des scènes des années 70. Je dois ici citer le travail de mon 1er assistant-réalisateur Timothy Bird qui structurait chacune de ces journées difficiles (…) dans ce tournage incroyablement compliqué. Il était là aussi pour me rassurer, me calmer et rassurer les producteurs (…).

Il y a eu une difficulté supplémentaire sur ce film, ce sont les enfants. Je crois qu’on ne vous a jamais assez salué pour le talent avec lequel vous les dirigez, comment avez-vous procédé cette fois-ci avec Oakes [Fegley] et Millicent [Simmonds], sur ces rôles difficiles pour eux ?

[Pour les trouver] nous avons fait un casting. Cela a été le plus délicat sur ce film (…) car il reposait beaucoup sur ces personnages. (…) Nous aurions voulu caster tous les sourds du film parmi des gens atteint de surdité. Nous avons trouvé Millicent, et je l’ai su dès sa vidéo d’audition, car par le langage des signes, on voit qui ces gens sont. (…) Mais son personnage n’utilisant pas ce langage dans le film, je ne savais pas si elle pourrait passer à l’écran sans aucune réplique à faire. Et à chaque étape du casting, elle était formidable. Beaucoup d’enfants sourds étaient trop expressifs, ce qui passait mal à l’image. Elle savait trouver l’équilibre, intuitivement. (…) Et pour Oakes et Jaden [Michael], cela s’est passé avec le casting [plus classique], car ils avaient des expériences passées dans le cinéma.

“Il y a une famille Todd Haynes”

Dans plusieurs de vos films, vous montrez des enfants avec des talents particuliers, notamment le dessin dans “Dottie”, êtiez-vous par hasard l’un de ces enfants ?

Complètement, je dessinais et peignais tout le temps. Et très vite, avec les caméras Super 8, j’ai tourné de tout petits films. J’adorais aussi le jeu d’acteur, les pièces de théâtre, j’étais très intéressé par l’art.

Vous retrouvez dans ce film ce que j’appelle la “famille Todd Haynes” : les comédiennes Julianne Moore et Michelle Williams, vos deux productrices historiques, votre chef costumière Sandy Powell… Est-ce que vous assumez que l’on parle de “famille Todd Haynes” ?

J’adore cette idée. On pourrait y ajouter [le compositeur] Carter Burwell, le chef décorateur Mark Friedberg… D’ailleurs Wonderstruck et Carol furent les deux premiers films dont je ne sois pas l’auteur (…), mais ils se sont faits dans le même élan. Je ne suis pas un auteur rapide et génial comme Olivier Assayas.

Beaucoup de vos films traitent de la tristesse, mais la tristesse de vos personnages est ce qui les rend passionnants. Comme auteur, n’êtes-vous heureux que lorsque vous écrivez sur la tristesse ?

De toute évidence. Mais je pense aussi que ce n’est pas forcément vrai concernant les histoires pour les enfants. Souvent, on cherche à les protéger de la tristesse, alors qu’ils sont demandeurs sur la mort ou sur la perte. Ils s’y intéressent (…) et mon cinéma expérimente [à partir de ça].

“Karen Carpenter” était dans cette veine…

Exactement, et par le passé j’ai exploré des thèmes gay et transgressifs, donc il y a dans Le Musée des merveilles la curiosité créative des enfants, mais aussi la noirceur de certains films pour adultes.

Vous semblez avec des influences et des esthétiques changeantes, mais une chose est certaine à propos de votre cinéma : il est politique (la désapprobation familiale envers l’homosexualité, la solitude de la femme au foyer) et universel. Est-ce que vous approuvez cette affirmation ?

Oui, mes films ne sont pas pour tout le monde, mais c’est bien comme ça. Au début de ma carrière, j’ai d’abord rencontré un public assez curieux qui aimait l’indépendance et l’expérimentation dans le cinéma. Ils étaient très ouverts et raffinés. (…) Je me demande parfois si cette culture est aussi forte aujourd’hui qu’auparavant, car les choses changent. Mais [certains cinémas] proposent encore du cinéma plus exigeant, donc il y a de l’espoir (rires).

Avec “I’m Not There”, vous avez révolutionné le genre du biopic. Comment vous est venue l’idée d’avoir différents acteurs pour jouer différents aspects de la vie de Bob Dylan ?

Ce n’était pas une idée de génie si comme moi vous avez lu les différentes biographies de Dylan dans les années 60. À cette époque de ma vie, j’avais vraiment besoin de revenir vers sa musique. J’avais besoin de sa violence, de son énergie, je voulais redevenir jeune. Donc en lisant, j’ai noté qu’en l’espace de quelques mois il s’habillait, chantait et se conduisait différemment. (…) Je voulais aussi faire un film sur la pression qu’un artiste a à rester lui-même s’il ne veut pas s’opposer à son public. Et il est difficile de rester libre avec cette pression.

“Carol” était distribué par la Weinstein Company. Cela veut-il dire que vous avez pardonné à Harvey Weinstein son comportement durant le montage de “Velvet Goldmine” ? [Cet entretien a été réalisé le 3 octobre, avant la révélation de l’affaire Weinstein, NdlR]

Il rit.

Vous préférez ne pas répondre ?

C’est compliqué car il est revenu [vers moi] comme un chevalier blanc [pour Carol], en ne réalisant pas à quel point il était dans une situation financière difficile. [Les représentants de la Weinstein] nous parlaient de leur stratégie pour la sortie de Carol (…), et c’était le film parfait pour être distribué par Harvey Weinstein, il savait quoi en faire, alors que Velvet Goldmine et I’m Not There avaient été de vrais défis pour lui. Personne n’aurait aimé sortir ces films à l’époque, et du fait qu’il soit revenu [vers moi] pour Carol, je le respecterais toujours.

En 1991, vous tournez votre premier long métrage, “Poison”, était-il plus facile de se faire produire son premier film à l’époque ?

Il était financé de façon privée, sans aucune maison de production cinématographique impliquée. C’était presque un projet d’Art. Nous avions la liberté créative, et à la suite de curieuses circonstances, Superstar m’avait apporté la reconnaissance, et m’a permis de rassembler l’argent. [Le distributeur] Zeitgeist Films s’était engagé à le sortir avant même que nous n’ayons terminé le tournage !

Cela relevait du miracle, non ?

Complètement ! Nous avions cette sécurité, car ils avaient confiance en moi par ce que j’avais fait avant.

En 2011, vous avez choisi d’aller à la télévision tourner “Mildred Pierce”. Pourquoi avoir choisi ce format de la minisérie et la télé ?

J’ai toujours pensé qu’il serait intéressant d’avoir un format long pour une histoire dramatique. (…) La productrice Christine [Vachon] m’avait dit “si tu es intéressé par ce format, les chaines câblées sont demandeuses”. J’étais en voyage et mon ami Jonathan Raymond m’a demandé si j’avais lu le livre Mildred Pierce. Je l’ai lu lors du trajet, et il parlait de la Grande dépression, alors que nous étions nous en 2008, au moment de la récession et de la crise économique. C’était un bon sujet, et la relation entre la mère et la fille était intéressante.

Et comme beaucoup de vos films, il était centré sur un personnage principal féminin.

Exactement (…).

Pourquoi cette fascination ?

Parce que les histoires sur les femmes se rapportent très souvent à la vie de tous les jours, c’est-à-dire à nos vies à tous. Elles portent leurs restrictions, leurs compromis, leurs déceptions, qui sont universels. Il y a aussi l’ambivalence de la vie familiale et de la vie en couple (…) Les femmes ont ce fardeau, (…) tout en devant être par ailleurs, mère, excitante pour les hommes, parfois objet sexuel… Ce sont toutes ces choses croisées qui m’intéressent.

 
Découvrez la bande-annonce du “Musée des merveilles” :

Le Musée des merveilles Bande-annonce VO

 

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