Dans la lagune de Lagos, les épaves de navires abritent tous les trafics

Deux hommes, embarqués sur leur bateau à moteur, jettent un dernier coup d’œil inquiet à l’horizon, laissant derrière eux une large épave enfoncée dans les eaux de la lagune de Lagos. A leur bord, ils ont à peine pris soin de recouvrir des barils de pétrole volé avec un vieux tapis.Les vents salés de l’océan Atlantique ont déjà décapé la peinture du monstre d’acier. Il y a bien longtemps qu’il a terminé sa longue course à travers les mers du globe, ici, au large de Lagos, mégalopole du Nigeria de 20 millions d’habitants. Le reste est exporté, et l’essence réimportée… Tout comme l’immense majorité des produits finis consommés par les 190 millions de Nigérians. Des centaines de porte-containers et tankers attendent au large, des jours, parfois des semaines entières, avant de pouvoir charger ou décharger leurs cargaisons dans le plus grand port d’Afrique de l’Ouest. Sur leur route, certains bateaux ont chaviré sur les dunes de sables immergées créées par l’érosion et les très violents courants marins qui caractérisent le Golfe de Guinée.Les épaves elles-mêmes accélèrent ce processus : elles creusent et aspirent des sillages de sable sous la mer. Bien qu’il soit difficile de le prouver, certaines compagnies internationales profitent également de la léthargie des autorités pour faire couler discrètement ces géants d’acier et éviter de payer les sommes astronomiques de démantèlement légal et conformes aux normes environnementales.Dépecer les carcassesCertaines communautés autour de Lagos, mais aussi les marins eux-mêmes, exploitent ces carcasses (au péril de leur vie et au prix d’une terrible pollution) en dépeçant leur précieuse ferraille de manière artisanale. Un membre d’équipage interrogé par l’AFP a expliqué être resté pendant 15 mois suivant le chavirement de son porte-conteneurs, se succédant jour et nuit avec trois autres collègues pour démanteler l’épave.Le cuivre et le bronze contenus dans les hélices peuvent se revendre jusqu’à 20 millions de nairas (55 000 dollars), assure-t-il. “Les gens viennent se servir et voler les ressources encore disponibles”, raconte-t-il, sous couvert d’anonymat. Un trafic très important, où tout le monde récupère sa part.Dans le port de Lagos, les autorités affirment travailler au démantèlement des centaines d’épaves qui obstruent les voies maritimes. “Mais ces opérations coûtent une fortune”, explique Taibat Lawanson, professeur spécialiste en gestion urbaine à l’Université de Lagos (Unilag). “Le gouvernement fédéral et le gouvernement de l’Etat de Lagos se renvoient la balle pour savoir à qui en incombe la responsabilité.”

Les 850 km de côte que compte le Nigria sont devenus un cimetière marin informel. Des centaines d’épaves ysont autant de sources de revenus. (PIUS UTOMI EKPEI / AFP)

Des grappes de soldats de la Marine nationale, certains en T-shirts de treillis, d’autres torses nus sous les 40 degrés ambiants, se prélassent au soleil et tuent le temps sur les ponts des bateaux confisqués. En effet, l’armée nigériane arpente et est censée protéger les côtes du pays, selon Tunji Adejumo, chercheur en architecture urbaine et écologie à Unilag. “Et malgré tout, beaucoup de ces transporteurs internationaux refusent d’assumer leurs responsabilités et parviennent à s’enfuir en laissant leurs épaves dans nos eaux”, regrette l’universitaire. “Elles détruisent nos paysages, se dégradent au fur et à mesure du temps et causent de graves problèmes sur l’environnement”, s’emporte M. Adejumo.Toutefois, certains savent voir la beauté en toute chose. La plus célèbre de ces épaves, échouée sur la célèbre plage du Phare, est presque devenue une attraction touristique. Et des passionnés de plongée, ou de pêche en eau profonde, se réjouissent devant tant de beauté et de mystères sous-marins. Du moins, jusqu’à l’heure du couvre-feu. Avant que le cimetière ne retombe dans l’obscurité et qu’Oladele n’embarque dans son bateau à moteur.

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