Caricaturistes : Plantu veut “être plus malin que les intolérants qui vous attendent au tournant.”

Ils sont 12 dessinateurs à se partager l’écran dans “Caricaturistes”. Mais s’il y en a un qui se détache du lot, c’est Plantu, premier engagé sur le projet et qui revient dessus à notre micro.

Des 12 dessinateurs que Caricaturistes met en scène, Plantu est sans conteste le plus connu. Et pour cause : c’est vers lui que Radu Mihaileanu, le producteur, s’est d’abord tourné. Figure de proue du Monde depuis de nombreuses années, il revient avec nous sur ce projet présenté au dernier Festival de Cannes.

Comment avez-vous vécu cette présentation à Cannes ?

Plantu : Je suis assez fier de cette aventure. On a créé un paquebot depuis 2006, avec des dessinateurs de toutes religions – qu’ils soient croyants ou pas d’ailleurs – puis l’association Cartooning for Peace grâce à laquelle on nous a demandé des expositions dans le monde entier, aussi bien en Asie et en Amérique Latine qu’aux Etats-Unis, en Europe ou en Nouvelle-Zélande. Après ça, Radu Mihaileanu m’a dit qu’il voulait faire un film, puis que celui-ci sera présenté à Cannes, et Thierry Frémaux me téléphone il y a un mois et demi pour m’annoncer que nous serons en sélection officielle. Du coup je me suis retrouvé avec ces dessinateurs issus de Palestine, d’Israël…, et finalement c’est génial car le film raconte comment les dessinateurs arrivent à faire des ponts entre eux pour mieux comprendre l’état des lieux de la liberté d’opinion.

Le film nous fait également découvrir le métier de dessinateur et les pressions que vous pouvez subir. Est-ce ce qui ressort le plus des retours que vous avez pu avoir ?

Pi San, le Chinois, était passionné par ce que disaient les autres. Les dessinateurs pensent souvent être tous seuls à vivre les pressions ou les menaces. Sauf qu’ils s’aperçoivent là qu’ils sont des dizaines donc ils se parlent, comparent leurs expériences, se nourrissent les uns des autres et en repartent fortifiés.

Ils pissent sous eux et je dois passer la serpillère ? Jamais !

Le point fort de cette sélection cannoise, c’est qu’il offre une plus grande exposition à ce film qui milite pour la liberté d’expression, peu de temps après la polémique qu’il a générée à travers le livre…

Oui, et que je ne souhaitais surtout pas. A un moment, l’un des responsables de Bayard me disait qu’ils aimeraient bien glisser une feuille à l’intérieur, pour dire qu’ils n’étaient pas d’accord avec tous les dessins. Je trouvais que ça faisait un peu faux-cul curé, mais ça m’allait car j’ai vraiment voulu calmer les choses. Sauf que je fais la conférence de presse, et qu’une demi-heure avant, ils me mettent 8 000 exemplaires au pilon. Je rêve !

Avez-vous vécu d’autres mésaventures de ce type, avec des dessins mal interprétés ou mal compris ?

Non, ils ont très bien compris le dessin [qui représentait le Pape Benoît XVI et dénonçait la pédophilie, ndlr]. Mais ils font un bouquin sur la censure, et quand celui-ci arrive, ils sont morts de trouille et pissent sous eux. Et moi je dois passer la serpillère ? Jamais !

Castagner les empêcheurs de tourner en rond

Le film montre aussi la célèbre polémique autour des caricatures de Mahomet. Comment avez-vous vécu cet événement ?

Comme une grande surprise, au même titre que mes amis danois que je vois régulièrement à Copenhague : eux ne s’en prenaient pas à Mahomet, mais à l’intégrisme. Aux intégrismes. Et la grande surprise, c’est qu’il y a maintenant un outil génial mais qui peut se retourner contre nous comme un boomerang : internet. Ces barbus qui se font passer pour moyenâgeux, ils ne le sont pas du tout. Ils sont vachement outillés et utilisent internet pour manipuler les foules. Ça a pas mal marché, il y a eu 50 morts au Pakistan, et ils ont fait peur à des gens déjà peureux. Moi je n’en ai rien à foutre, mais quand on fait peur aux peureux, ça n’est pas bon signe.

Et internet fait que ça va être de plus en plus fréquent : j’ai moi-même un procès contre des extrémistes de droite catholiques. Ce sont de toutes petites poignées qui ne représentent en rien les religions ou les croyants. Ceux-ci sont bien mieux que ça et j’ai moi-même de l’admiration pour les gens qui croient, car moi je n’y arrive pas. Je ne veux pas les humilier et les Danois ne le voulaient pas non plus. Ils voulaient castagner les connards, les empêcheurs de penser en rond.

Avez-vous aujourd’hui le sentiment que votre métier est fragilisé ?

Oui bien sûr. C’est pour ça que nous avons créé Cartooning for Peace. Que Kofi Annan [ex-secrétaire général des Nations Unies, ndlr] m’a dit qu’il était temps de le faire. Nous préparions une exposition depuis des années, et nous avons finalement commencé à construire ces ponts entre les dessinateurs chrétiens, juifs, musulmans, agnostiques ou athées. Au final ça marche bien, voire trop bien : c’est un boulot jour et nuit car la demande est énorme, colossale.

Pensez-vous qu’il est aujourd’hui plus difficile de rire de tout ?

On peut toujours se marrer d’énormément de choses. Mais il y a toujours un pétochard pour dire “Oh là, fais gaffe où tu mets les pieds ! Oh non pas ça !” C’est ahurissant. On a même un Premier Ministre en France, qui interdit un spectacle sans savoir ce que son auteur va faire le soir-même. Ça c’est nouveau, tous ces à-priori : “On ne sait pas ce que tu vas dessiner, mais fais gaffe.”

Dans le film, vous dites qu’il est bien qu’un dessin dérange, mais vous est-il arrivé de vous auto-censurer ou de vous dire que vous alliez trop loin ?

C’est un peu la démagogie de certains qui font croire qu’ils peuvent tout dire ou tout faire. Ce n’est pas vrai. La preuve : Siné qui a été viré de Charlie Hebdo, il n’a pas pu tout faire. Donc il a été viré. Du coup j’ai toujours pensé que l’on pouvait dire beaucoup de choses en France, énormément de choses même. On a beaucoup de chance. Mais il faut être plus malin que les intolérants qui vous attendent au tournant.

Mon dessin au service de cette imagination

On vous voit aussi montrer comment dessiner Nicolas Sarkozy ou François Hollande. Avez-vous une cible favorite ?

Non, je fais avec le parfum du jour : je me dis qu’il faut parler de tel sujet, donc mon dessin, mon doigt et mon crayon sont au service de cette imagination-là.

Est-ce que l’inspiration vous vient facilement ?

Pas tous les jours. Ça dépend. Ce matin ça allait. Mais c’est un peu comme à l’école, quand le prof va relever les copies : parfois on pense qu’on n’est pas en forme, et on trouve des super trucs ; et un jour j’ai une pêche pas possible, mais je fais une merde. Ça arrive. Après l’idée n’est pas de travailler dans l’urgence : je fais parfois des dessins hyper chiadés, et ça vaut vraiment la peine. Dans L’Express par exemple, comme la fois où j’ai décliné Hollande en BD : en Tintin, en Schtroumpf, en Gaston Lagaffe… Ça demande 6 heures de boulot, mais ça vaut le coup.

A quel moment avez-vous décidé de vous lancer dans ce métier ?

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Je ne savais pas faire autre chose. Je vendais des meubles aux Galeries Lafayette, et ça marchait bien d’ailleurs. Comme j’étais nul en classe, je n’avais pas de diplômes, donc à force de me dire que le dessin était mon seul atout, j’ai fini par déposer des dessins au Monde avant d’aller aux Galeries.

Vous vous souvenez de votre premier dessin publié ?

Bien sûr. C’était en 1972, sur le Viêtnam. J’ai téléphoné pendant ma pause, alors que ça faisait déjà plusieurs mois que j’en déposais, et le rédacteur en chef me dit qu’ils l’imprimaient dans l’après-midi. J’avais du mal à y croire puis j’ai acheté le journal. Et là : “Ah ! Y a mes dessins !”

J’aime bien quand le dessin m’échappe un peu

Quel est celui dont on vous parle le plus encore aujourd’hui ?

Celui avec Arafat et Shimon Peres [que l’on voit dans le film, ndlr]. Sinon, celui où il est écrit plusieurs fois “Je ne dois pas dessiner Mahomet” [et qui finit par former un visage, ndlr], qui a fait le tour de la planète. C’était une bonne réponse aux interdits, et certaines personnes m’ont d’ailleurs dit que le barbu sur le dessin ressemblait à… Léonard de Vinci. Pour moi c’était parfait.

Ça montre qu’il n’y a pas qu’une façon de penser, et que chacun peut l’interpréter différemment.

Oui. Et puis j’aime bien quand le dessin m’échappe un peu. Il le faut, j’aime bien ça.

Outre ce documentaire, avez-vous été approché pour travailler dans le cinéma ?

Oui, par un grand cinéaste dans les années 70, qui s’appelait Bresson. J’ai passé un casting avec lui.

Et vous êtes tentés par le cinéma d’animation ?

Bien sûr. Je travaille d’ailleurs avec l’école des Gobelins. Il faut se préparer à tous les cas de figure : il n’y a pas que la presse papier, il y a le web… Donc on y travaille. On a déjà créé des dizaines de dessins animés, allant de 1 à 3 minutes.

Propos recueillis par Maxmilien Pierrette à Paris le 22 mai 2014

Quand Plantu donne un cours de dessin dans “Caricaturistes” :

Caricaturistes – EXTRAIT "Dessiner Sarkozy"

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